clochard peintre 1

 

 

 

Je ne reverrai plus sur les quais de la Seine
tout près de Notre Dame à l’angle du Palais
un vieil homme émouvant qui allait et venait
en récitant des vers de Rimbaud et Verlaine

Comme il les déclamait d’une voix forte et belle
des passants et badauds lui donnaient quelque argent
ce qui l’arrangeait bien, il était indigent
il dormait sous les ponts mais...dînait aux chandelles

Avant de s’endormir, étant instrumentiste
il pianotait des airs sur un accordéon
pendant qu’autour de lui de beaux et gras pigeons
roucoulaient, se prenant un peu pour ses choristes

Il avait des brevets, ceux que donnent la vie
aux concours de souffrance et de l’adversité
mais l’amour, disait il, chauffait sa pauvreté
et ses chagrins passés semblaient son eau-de-vie

C’est son autre talent , celui de la peinture
qui nous a rapprochés par un beau jour de juin
devant son chevalet se dressait un dessin
celui d’une maison blottie dans la verdure

Elle semblait vétuste et même abandonnée
des lilas mauves et blancs l’entouraient en pleurant
mais l’on devinait l’ombre imprécise d’enfants
qui tenaient dans leurs mains des roses enrubannées

Ce lavis fort charmant baignait dans le mystère
je lui demandais donc sans trop être indiscret
si son dessin cachait un quelconque secret
il me dit simplement: «abrite le mon frère»

Sur ce cadeau du coeur a fleuri notre entente
faite de belle estime et de complicité
il devînt un ami de grande humanité
et nous n’eûmes jamais la moindre mésentente

Il était simple et vrai sous une rude écorce  
son beau visage était buriné et barbu
il restait toujours noble à son âge advenu
Il émanait de lui une paisible force

Comme bien tristement il était sans famille
il se rendait souvent dans un petit bistro
où il avait ses aises et prenait l’apéro
avec tous ses copains du club de la guenille

Entre amis de la rue ils refaisaient le monde
autour d’une blanquette ou d’un bon pot au feu
la patronne, Laurette, était un cordon-bleu
elle les rassurait par sa taille bien ronde

Dès que je le pouvais je partageais leur table
ces hommes sans vernis au parler franc et brut
que les coups de la vie avaient mis au rebut
avaient une âme saine et un coeur formidable

Je terminais la nuit sous leur toit de fortune
à fumer des Gauloises et jouer au tarot
Joseph au bord du quai pêchait au lamparo
bien à propos aidé par un rayon de lune

Voir la Seine couler et passer les péniches
le rendait à la fois nostalgique et heureux
ses rêves d’homme libre au regard lumineux
 partaient au fil de l’eau vers des espoirs fétiches

Au bout d’une espérance un peu alcoolisée
on l’a retrouvé là endormi pour toujours
une part de moi même s’en est allée ce jour
dans son regard bleuté embué de rosée

A quelque temps de là je reçus une lettre
émanant d’un notaire et m’indiquant ceci:
« les enfants du tableau sont passés par Drancy
           leur frère était Joseph, veuillez agréer Maître.....»                 




Renaud MAUGEY le 27/02/2015

 

 

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